Interview avec Sabrine Jenhani : La passion de la poésie lyrique
04 novembre 2019
Interview avec Sabrine Jenhani : La passion de la poésie lyrique
04 novembre 2019

Tel un agriculteur qui descend au champ pour semer ses précieuses graines, revient les irriguer, les soigner puis récolter ses plantations avant de revenir à nouveau au labeur, l’artiste interprète auteur et compositeur Sabrine Jenhani est une coriace autodidacte au parcours audacieux ! Son style varie de l’Indie Folk, a l’acoustique, Minimaliste, un peu Rock, parfois Post Rock d’influence orientale, africaine avec une note Groovy et électronique.

On est allé à la rencontre de la jeune porteuse de deux projets à son actif: cofondatrice du duo sensuel Yuma fin 2015 avec Ramy Zoghlemi, et plus récemment en autoproduction sous le nom “ZAY” -qui signifie farda wahda en Tunisien dialectal- d’un EP de 4 titres écrits et composé par l’artiste elle-même, dont deux, Dawitni et Missra, en collaboration avec IPKU, Mehdi Jallel fils du fondateur de Zanzana et Ratchopper Souhayl Guesmi qui a aussi produit Men Hné. Pour ce qui est de la réalisation du clip Dawitni Sabrine a eu recours à Rabii Ben Brahim aka The Dreamer wild and free.

Combattante, passionnée, loyale, créative et vivace, peintre et illustratrice par moment, ressortissante des beaux-arts, Sabrine s’illumine en tant que figure emblématique de la nouvelle scène alternative Arabe. Nous lui avons posé quelques questions pimentées que l’on vous rapporte exclusivement: 

Sabrine, on a sélectionné une série de questions provenant de tes fans sur les réseaux sociaux, auxquelles on va ajouter les nôtres :

Marhbe het chaandek (rires décoincés !)

Comment a commencé ta passion?

Maman nous a bercés dans la musique depuis notre jeune âge, elle l’accompagnait à la cuisine, au petit déjeuner, à chaque fois qu’on avait du temps, on trouvait l’occasion de s’amuser et danser, c’était notre divertissement. Il y avait Ouadia Al-Safi, Hedi Jouini, Julio Iglesias et tant d’autres!

Adolescente, j’ai commencé à être intéressée par la musique plus au moins en vogue, au début j’étais super fan de Madonna, Prince, Cheb Khaled, Mariah Carey, Backstreet Boys, Nsync, Spice Girls, après Scorpions, Queen, Natalie Imbruglia, Nelly Furtado, Lene Marlin, et surtout de l’émission Iqaat Alamiya. A l’époque il n’y avait pas grande chose question ressources pour se procurer les paroles et reprendre les chansons, j’étais alors une habituée de magazines comme Star Club (et comment!) et Voici. Mais j’avoue que j’ai découverts que j’avais une belle voix à 13 ans. Je ne pensais pas pouvoir m’en servir réellement à part m’amuser et embêter un peu les gens autour de moi car je n’arrêtais pas de chanter (rires!).

Ensuite il y avait toujours le divertissement pendant les vacances d’été avec le Festival de Carthage par exemple ou aussi le concert de Mariah Carey auquel j’ai pu assister.

Maman nous a toujours encouragés à suivre notre passion pour la musique, lorsque j’étais au collège, j’étais inscrite au conservatoire Fehri à Sidi Bou Saïd où je prenais des cours de guitare mais je m’en suis rapidement détachée. Je me rappelle une fois j’ai commencé à chanter, et on était une dizaine de personnes, j’étais surprise de voir que tout le monde s’est tu pour m’écouter! C’est là que je me suis dite je vais développer ça.

Petit à petit les gens autour de moi ont commencé à perpétuer la rumeur comme quoi j’étais une chanteuse, je n’étais alors qu’une lycéenne qui a bien apprécié l’opportunité d’exercer ce qu’elle aime. Des jeunes membres de groupes de musique Rock m’ont contacté et j’ai joué dans plusieurs formations où je chantais des reprises de morceaux de Led Zeppelin, The Doors, The Cranberries, etc.

Ce n’est qu’en 2013 qu’il y a eu la rencontre avec Ramy Zoghlemi par hasard. Lors de Redbull Music Awards au sud de Nafta pour la première édition des Dunes Électroniques, j’ai rencontré Benjemy qui m’a contacté plus tard dans l’année pour collaborer avec lui et Ramy pour la 1e édition du Festival Éphémère à Hammamet. Depuis, j’avais connu Ramy l’ami, l’artiste et le cofondateur du groupe Yuma. Petit à petit, après une série de mashups on s’est retrouvé à préparer la sortie de notre 1er album “Chura” en Mars 2016. Ce n’était pas prémédité! On avait un mois pour écrire l’album et on a lancé la promo ensemble.

Plus tard après des speed meetings dans le cadre des journées musicales de Carthage (JMC), on a été fort apprécié et ils ont adoré le style. Notre producteur, Bertrand Dupont, d'origine Bretonne, s’est retrouvé dans notre combat pour la langue dialectale, et il me disait aussi que je lui rappelais Dolores O'Riordan.

Comment décrirais-tu carrière?

Mon rythme de vie est assez intense, j’ai tendance à bosser comme une malade et puis un jour, je suis exténuée. C’est en fonction de ma capacité, mon endurance. Comme je suis en autoproduction, les choses s'organisent en conséquence. Il y a le planning de communication sur les lancements de projets, les rencontres avec des partenaires, la composition, le scénario et le choix des images du clip, la désignation des acteurs, du réalisateur, le choix des membres de l’équipe, celui des collaborateurs, etc. beaucoup de responsabilité ! Est-ce que c'est un choix ? Non ! C’est un métier comme un autre, un peu comme un agriculteur ou un pécheur, s’il n’y a pas de travail de dur labeur en amont il n’y aurait pas de récoltes ! (rires)

Qui sont les artistes ou individus que tu trouves qu’ils ont contribué à faire de toi l’artiste que tu es aujourd’hui ?

Il y en a tellement ! Je ne peux tous les citer maintenant, mais je dirai Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Albert Camus l’écrivain Franco-Algérien, je me suis tellement identifie dans ses livres, surtout l’étranger et l’exil et les royaumes. C’est un personnage déraciné, rejeté, anormal, exilé, étranger quoi !


Quelles sont tes références musicales ?

Pour les références tunisiennes: Hédi Jouini, Nabiha Karawli, Hbiba Msika, Cheikh El Afrit, Raoul Journou, Hedi Semlali. Il y a aussi des références Tunisiennes théâtrales et audiovisuelle comme Dem el Farh, El Maréchal Ammar, Ghasselet el Nouader, Abdel Aziz el Aroui, Ommi Traki, Klem Ellil, Nawara el Achqa, Khottab al Beb, etc. Plus récemment il y a Jawhar Basti, etc. Puis il y a bien sur tout le patrimoine occidental que j’écoute toujours d’ailleurs, dont Nivrana, Alice In Chains, Alanis Morissette, Metallica, The Cranberries, Sheryl Crow, Bob Dylan, Janis Joplin, The Doors, Jim Morrison, Radiohead, Sonic Youth, God Is an Astronaut, Queens of the Stone Age, The Corrs, Portishead, Massive Attack, Gorillaz, etc. beaucoup de musique Tripop, acoustique, Rock, et même du Jazz, puis acoustique minimaliste comme Bon Iver, Cocorosie, Leonard Cohen, Pj Harvey, etc. Il y avait aussi Feirouz, Zied Rahabani, bref toujours cette double culture qui me laisse me demander de quel cote je suis…finalement je me dis je suis des deux !

Quels sont les messages que tu souhaites transmettre à travers ta musique ?

D'abord la langue tunisienne ! Il faut la porter, c’est une langue très riche et il faut la mettre en valeur car elle est en train de se perdre ! Elle doit être préservée de la disparition. C’est la passion envers mes origines qui m’a conduit à porter cette recherche identitaire dans ma musique et s’exprimer avec un vocabulaire typiquement Tunisien dialectal. La culture moderne nous impose de parler et écrire en français, ce n'est pourtant pas ma bataille, mais c’est quelque chose qui m’a révolté ! D’ailleurs je suis membre de l’association DErja avec qui je mène le combat de la normalisation de la langue Tunisienne.

Tout ce que je peux faire c'est récupérer, réparer, transmettre, faire le possible à mon échelle.


Quelle est la chanson qui t’es la plus chère et pourquoi ?

Je ne sais pas ! J’ai tellement de meilleures chansons, chaque période a une meilleure chanson !

Quel est le style de musique que tu souhaites curieusement essayer ?

Le Qawwalî! J’aimerai tellement partir en stage de chant spirituel Hindou et Soufi en Inde, découvrir des coins inédits de la culture Indienne

Sabrine, un film ?

The Fall

Un livre ?

Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis

Un documentaire ?

Le peuple de l’herbe ! Ça ne parle pas de drogue je t’assure (rires spontané)

Un beau souvenir d’enfance ?

Avec mon amie d’enfance on faisait des allées retours pour se raccompagner chacune à la maison jusqu’à ce que vienne l’heure de notre dessin animé favori Maroko Sakura !

Une chanson, maintenant ?

Rah w Nsitou de Chikh El Efrit

Un plat ? miam miam

Makarouna arbi bel batata wal homs bel lham baqri maaha grayen felfel moqli w adhma masmouta, ce qui veut dire des pâtes sauce tomate à la tunisienne avec des pommes de terre, du pois chiche, un piment fris et un œuf dur

Une nature passionnante à visiter, où ?

Beni Mtir à Jendouba

Une plage magnifique ?

Kélibia (et comment !)

Un secret de travail ? Ce n’est plus un secret!

Persévérance et résilience

Le concert le plus passionnant est ?

Tous les concerts le sont ! Être sur scène est une transe en soi, le public n’est jamais le même, c’est toujours une surprise…à Hammamet 2016 était exceptionnel, au Rio de Tunis aussi ! J’avoue que je me sens connectée à chaque fois ici, il y a quelque chose de particulier seulement a Tunis. Surtout lorsqu’on est face à un public averti, cela va au-delà de ma personne, c’est les autres et leurs expériences, leurs vécus et ça donne plus de sens.

Quand on a écrit les chansons, on les a dépassé, on a fait la thérapie en quelque sorte, une fois tu l’as mis sur papier c’est une interprétation qui ne t’appartienne plus, la performance et la scène ne sont pas la création, c’est différent, tu te connectes au texte oui, mais réellement tu te connectes au public. C’est l’immersion totale.


Le trac sur scène ?

Je l’aurais toujours mais ce n’est pas grave car c’est nécessaire, il vit avec moi et on se comprend. Petite ou grande scène, cela va de soi. Je le regarde et on est tranquille, c’est quelque chose qui me ramène à ma peur de l’exposition, mais je me dis laisse toi faire, va t’installer là-bas le trac…Oui je parle au trac !

Une situation drôle ?

Avec Ramy, chaque fois qu’on écrivait une chanson, on en écrivait une autre parodique, en plus des chansons composées, on en faisait d’autres en parallèle ! D’une part parce qu’on n’arrivait pas à être sérieux, d’autre part, la discussion devenant profonde, on avait besoin de décompresser et de se décontracter, c’était des blagues nulles essentiellement (rires).

Je me rappelle aussi, à Aix en Province on avait croisé deux Tunisiens qui nous ont demandé « pourquoi vous ne chantez pas en français ou en anglais ? » (perplexe)

Il y a aussi cette femme qu’on avait rencontré après le concert de Saint-Malo en Bretagne et qui nous demandait si on était Tunisiens, lorsqu’on a répondu oui elle nous a lancé « je suis allée à Hammamet une fois » puis elle est partie (perplexe, rire, perplexe)

Le temps c’est l’argent pour un artiste aussi ?

Bien évidemment ! C’est une condition qui n’existe pas en tant que telle (rire philosophique), Mais c’est une variable et une contrainte sur la valeur de la création, les moments d’écriture, de création, d’enregistrement, de performance, le temps s’arrête. Par moment j’en suis consciente, mais le plus souvent je suis tellement connectée a la passion a en devenir déconnectée du temps, et je plonge dans la musique. Le temps, c’est une contrainte à éviter, et je m’en préserve. Toutefois, il me conditionne, me rappelle la société, mon âge, quand est-ce que je dois sortir un album…

Ce fut mon avis pour le temps ! Par rapport à l’argent il faut l’avoir simplement pour pouvoir mettre toute les stratégies de travail en place.

Après bon, le temps c’est une contrainte, l’argent aussi. L’idéal serait de se détacher complètement des deux.

Une date, laquelle ?

Le 20 décembre 2015, 1ere publication et collaboration entre Ramy et moi-même, c’était un cover de Ya Mssefer Wahdek, et Stand Up de Hindi Zahra, ce fut le début de la carrière de Yuma.

Ensuite, le 30 janvier 2019, date de mon anniversaire mais aussi la naissance de Zay !


Meilleur concert auquel tu as assisté ?

Selah Sue ! Le meilleur concert que j’ai vu, et puis j’ai assisté à des concerts inédits lorsque j’étais en en voyage.

Tes dernières performances, c'était où?

J'étais en République Tchèque pour un concert ensuite au centre Barbican à Londres puis à Liverpool pour un concert en hommage

à feu Rim Banna l'artiste Palestinienne.

Asma Haddouk

À noter que cette interview a été réalisée avant les JMC 2019, où l'artiste a décroché deux prix : Prix fondation de la maison de

Tunisie et  Prix 360 Musique / Institut Français de Tunisie.

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